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Trois mères à l’honneur…

 

  

  La promesse de l'aube, de Romain Gary

   La Promesse de l'aube, de Romain Gary.

  

Aux gens qui l’accusent de recel d’objets volés, la mère d’un jeune enfant de 8 ans jette fièrement et avec hauteur ces mots :

– Sales petites punaises bourgeoises ! Vous ne savez pas à qui vous avez l’honneur de parler ! Mon fils sera ambassadeur de France, chevalier de la Légion d’honneur, grand auteur dramatique, Ibsen, Gabriele d’Annunzio ! Il…

Elle chercha quelque chose de tout à fait écrasant, une démonstration suprême et définitive de réussite terrestre :

– Il s’habillera à Londres !

J’entends encore le bon gros rire des « punaises bourgeoises » à mes oreilles. Je rougis encore, en écrivant ces lignes. Je les entends clairement et je vois les visages moqueurs, haineux, méprisants – je les vois sans haine : ce sont des visages humains, on connaît ça. Il vaut peut-être mieux dire tout de suite, pour la clarté de ce récit, que je suis aujourd’hui Consul Général de France, compagnon de la Libération, officier de la Légion d’honneur et que si je ne suis devenu ni Ibsen, ni d’Annunzio, ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Et qu’on ne s’y trompe pas : je m’habille à Londres. J’ai horreur de la coupe anglaise, mais je n’ai pas le choix.

Il s’agit là d’un extrait du célèbre roman autobiographique de Romain Gary, qui raconte l’amour incommensurable que lui a porté sa mère, une femme haute en couleur. L’amour, mais aussi l’ambition, la force, la fierté mêlée d’orgueil, la soif de prendre sa revanche sur la vie, seront les moteurs de la destinée du fils.

Si vous voulez lire cette histoire d’une mère hors du commun, dénichez un exemplaire de l’édition Folio, la couverture bleue sur laquelle on voit un pilote de chasse (Gary lui-même?) à l’avant-plan, un carnet ou un livre en main, une sacoche en bandoulière, devant deux avions. La combinaison de vol semble cirée, le casque est surmonté d’une grosse paire de lunettes. J’aime cette couverture, peut-être parce que je la connais si bien.

Selon moi, toute mère devrait un jour porter son enfant aux nues comme le fait cette femme, devrait lui faire toucher les nuages et affirmer avec force et conviction qu’il sera lui aussi un héros ou un ambassadeur, Proust ou Camus, un peintre ou un architecte de renom, un danseur étoile ou une star de rock, un pilote ou un découvreur, qu’il croulera sous les honneurs et qu’il s’habillera à Londres ou à Milan, pour qu’une fois, une fois seulement, il touche à la condition de prince.

 

 

  Le Chagrin, de Lionel Duroy. 

 

Voici le récit d’un homme qui raconte combien désastreuse fut son enfance, combien décevante et mal aimante fut sa mère, combien malheureux et incompris fut son père… Cependant, malgré la charge violente de l’auteur contre sa mère détestée, on peut lire ce roman autobiographique (même si par subterfuge, les noms des protagonistes ont changé) à rebrousse-poil. Le lecteur finit en effet par prendre du recul et par se détacher de la hargne du narrateur. Il se  rapproche petit à petit de la mère, pourtant dépeinte comme un monstre, une Folcoche qui tyrannise mari et enfants. Il finit par la comprendre, par se dire que son fils ne l’a vue ni entendue, n’a compris ni la maternité, ni la trahison, ni la déception d’un mariage qui ne tient pas ses promesses. Mariage qui met la mère à la botte des huissiers, du manque d’argent, qui l’accule à la merci d’un mari irresponsable, menteur, et sans colonne vertébrale. Un homme qui engendre des enfants sans réfléchir, qui n’assume rien, et qui pourtant trouve grâce (ou pitié ?) dans le regard de son fils. L’auteur a voulu perdre sa mère, le lecteur saura lire entre les lignes et déplorera la cécité de celui qui est passé à côté d’une femme qui a dû dire adieu à ses chimères, ses rêves pour mieux se coltiner une dure réalité.

 

 

 Adieu, vert paradis, d’Alexandre Lazaridès .

 

Ce texte a la beauté d’un chant grégorien, c’est une cathédrale de laquelle chaque pierre a été soigneusement taillée, mesurée, pesée, posée. On croit approcher de la pureté de l’enfance, l’atteindre un peu, et pourtant, tant s’en faut. Au contraire, le lecteur, comme l’enfant qu’il a été ou comme le narrateur, doit dire adieu au vert paradis de l’enfance.

 [I]l regarde l’en­fant et ajoute qu’il ne faut pas oublier que les poètes ne se soucient pas de la réalité mais du rêve, et que le « vert paradis » pourrait bien n’exister que dans leur seule imagination. Le maître parle avec beaucoup d’émo­tion, mais, en dépit d’explications très claires, l’enfant ne comprend pas pourquoi l’enfance est un « paradis » et non pas un enfer.

C’est l’histoire d’un enfant, un mioche comme dit le frère aîné, dont la sensibilité est profondément meurtrie par un père impuissant et violent, et qui trouve des échappées de tendresse auprès de sa mère. De sous le lit, l’enfant vit l’étouffement de son univers clos, éprouve la peur face à la bestialité du père, tente d’esquiver la méchanceté du frère (mais est-il vraiment méchant ? A moi, il fait l’effet d’un enfant perdu, celui qui n’a plus rien à rêver), mais grâce à la mère, il peut accéder à la tendresse, à la bienveillance, à la douceur, au rêve, même s’il devra renoncer à l’innocence.

Il y a deux couvertures pour ce livre, j’aime beaucoup celle des éditions Zoé. L’enfant et sa mère ne regardent pas dans la même direction, mais on sent leur connivence, sans paroles.

***

J’avais d’abord intitulé ce texte : Trois livres sur la mère. Puis Trois mères à l’honneur. J’aimerais pourtant finir avec un quatrième roman : Le Livre de ma mère, d’Albert Cohen. Pourquoi je n’en dis pas plus ? Parce que je ne l’ai pas lu. Mais je sais que ce sera bien, et que j’y trouverai la même passion (amour ou haine) pour celle qui est à l’origine du monde.


Groupe Les Relevailles

  

  Crédit photo: Musée National des Médias  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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